mercredi 3 août 2016

Nouvelle anatomie d'une oeuvre personnelle : Ma freaks à moi

Passionnées internautes et charmants blogueurs,

Di badi-badi-dam-dadou...

Il est temps pour moi de lever le pied et de prendre quelques jours de repos, m'aérer l'esprit, faire des rencontres, expérimenter de nouvelles choses... bref, profiter un peu des vacances. Avant de mettre Le Horlart sur pause jusqu'en septembre au moins, et de suspendre - un chouïa - ma créativité galopante, j'aimerais proposer quelques visuels d'un petit projet de dessin tout récent qui m'a bien amusé.

Il y a quelques semaines, je décide de participer à un appel à contribution (dessin, illustration ou texte). Plus par goût du jeu que par le désir farouche d'être retenue (même si l'idée m'a effleurée, je l'avoue, ça fait toujours plaisir de faire partie des sélectionnées.) Ce que je veux dire, c'est que créer une œuvre pour un cadre inédit offre de nouvelles possibilités. Oui, car c'est, selon moi, l'occasion de mettre son style, ses obsessions, sa démarche à l'épreuve. Le sujet : Freaks pulsion lancé par la maison Les Éditions Terriennes dans la perspective de la publication du n° 4 de son graphzine. Avec une contrainte, l'obligation de mettre en couleur son(ses) oeuvre(s) en suivant une palette prédéfinie.

J'oriente mes recherches sur les thèmes de la gourmandise et du corps. Je trouve sur Internet la photo d'une jolie femme brune et plantureuse qui m'inspire et que tout de suite, j'ai envie d'interpréter...

Il serait archi-faux de dire que je me suis précipitée quand j'ai reçu l'info via Facebook. Et ce,  pour deux raisons : d'abord, la couleur et moi, c'est une histoire compliquée, alors imaginez utiliser les couleurs de quelqu'un d'autre ! Ensuite, le sujet : dessiner des freaks, pas de problème, aucun de mes personnages n'est vraiment normal, j'aime le biscornu, l'originalité, l'excessif et le mal fichu. Par contre, "Freaks pulsion" ça me parle déjà un peu moins. Mais je me lance quand même dans l'aventure.

Je réalise cette première esquisse au pinceau et l'encre de Chine sur du papier calque. Le dessin à l'encre de Chine est pour moi préparatoire : il libère mon trait et m'installe dans ma pratique. Je m'amuse à déguiser le personnage sans me censurer...

En ce moment, j'ai plutôt tendance à dessiner des portraits en buste, assis, des compositions de personnages imaginaires illustrant mon actualité, à me lancer dans des appropriations personnelles d’œuvres connues, ou bien à travailler sur mon projet sur les arbres. Donc, la direction à prendre pour ce projet-ci a pris un petit moment à venir. Une "déviance" qui m'intrigue tout particulièrement : la compulsion d'achat.

Prenant une certaine distance avec l'esquisse à l'encre - ce qui arrive souvent quand je passe du pinceau au crayon à papier - le sujet se précise peu à peu. Les crayonnés sont souvent très sympa grâce au mouvement et à la matière laissés à la surface du papier (ou repentir)...

Chasser le naturel, il revient au galop : mon quotidien reprend le dessus sur la contrainte du sujet. J'aime les soldes. Il m'est arrivé d'acheter un vêtement juste parce qu'il était soldé ou parce que la voisine avait posé ses mains dessus. La pulsion est toute trouvée, non ? Et puis, même si ce n'est pas vraiment une pulsion, ça me va. J'ajoute quelques obsessions : une touche de disproportion dans la physionomie du personnage avec la chevelure façon Priscilla folle du désert et des bras de déménageuse, des dents pleines de personnalité, un regard charmeur, des sourcils de clown et bien sûr, les incontournables micro-ballerines, reines de l'été.

L'encrage est une étape difficile et délicate. Il faut respecter le trait griffonné sans y penser vraiment ; il faut le clarifier sans lui ôter sa sensualité. D'un autre côté, cette étape permet de préciser ou de rajouter des petits détails : ici, les motifs et le maquillage, par exemple.

Il n'y plus qu'à ajouter les couleurs. C'est dur... très dur ; le dessin me plaît comme il est. Ajouter plus me semble soudain artificiel, mais c'est le jeu. Pourtant, j'ai encré le personnage de manière à ce qu'il reste de la place pour une mise en couleur, même sobre. Mais quelles couleurs ajouter ? En général, mes colorisations procèdent d'une pulsion c'est-à-dire d'une envie brutale d'une lumière spécifique autour de laquelle tout va s'organiser, prendre sa cohérence et trouver son équilibre... Et, j'ai tout à coup envie de guimauve et d'un bonbon à la violette... L'infographie me soutient dans mes tâtonnements et mes essais.  J'opte finalement pour les contrastes colorés, toujours efficaces.


Et voilà le résultat.  Bon, il n'a pas été retenu, mais quel défi ! Je pourrai vous expliquer à présent, pourquoi la chevelure pistache, les cinq piercings, les cœurs sur la robe, le regard en biais, les fleurs, ou encore les doigts boudinés dans la bouche... mais en avez-vous vraiment besoin ?

Belles vacances à toutes et à tous !
 
Pour retrouver mes humeurs du moment, je suis tout le reste de l'été sur le projet de dessin quotidien tout carré et dit "à l'arrache" le Horlart à 1,99  et de temps temps sur Improzine.

© ema dée

samedi 30 juillet 2016

Corolles estivales, ma sélection culturelle semestrielle

Chères internautes et chers blogueurs,

Voici, une sélection de découvertes et de redécouvertes culturelles (festivals, films, rétrospective, publication, formations...) que j'ai faites depuis le début de l'année 2016. Au moment où je publie cet article, certains événements sont terminés,  mais heureusement rien ne se perd, tout se retrouve : il existe les catalogues d'expositions, les sites références, des archives numériques... D'autres sont en cours, et d'autres encore sont prévus pour l'automne :

A pour l'artiste français Albert Marquet (1875-1947) : une rétrospective de son Œuvre peint et dessiné au Musée d'Art moderne de la Ville de Paris


Après le hall d'entrée tapissé de quelques nus aux cadrages insolites et sa suite qui présente un inventaire de petites gens noir d'encre, enfin la visite commence : c'est une enfilade de salles peuplées de paysages tranquilles, presque répétitifs, mornes et silencieux ; pourtant, des taches fébriles agitent parfois la surface picturale, des promeneurs. Les vues, ici, se composent depuis le balcon ou depuis la plage, sur le quai d'un port, sur les bords d'un lac ou sur les rives d'un fleuve connu. Il s'agit, par exemple, de montrer Paris dans la brume blanchâtre de l'hiver ou de percer à la lumière jaune d'un lampadaire, ses mystères bleu nuit. Loin d'un quotidien naturaliste fin de siècle, loin des distractions fauves, loin de l'expressionnisme de la guerre ou de l'agitation urbaine futuriste, la ville d'Albert Marquet se pare, avec sobriété et organisation, de rose, de vert céladon, de bleu pâle... Du 25 mars au 21 août 2016.

B pour la série télévisée britannique Black Books (2000-2004) : c'est l'histoire de trois olibrius coincés dans une librairie un peu cheap.


Dans une librairie très souvent mal rangée, sale et sombre où se développe à qui mieux mieux, tout un écosystème bizarre (cafard, blaireau, escargot, mousse, champignon...), Bernard Black (Dylan Moran), un libraire irlandais, soupe au lait, brouillon et mal embouché, s'énerve, bat, exploite, et humilie son unique, dévoué et immensément patient assistant, Manny Bianco (Bill Bailey), un personnage original, un peu hippie et doué en tout, ou presque. Pour faire le lien entre ces deux personnalités qui s'entrechoquent dans des situations plus que surréalistes, il y a heureusement Fran Katzenjammer (Tasmin Greig), une commerçante névrosée, alcoolique et dépendante qui tient - sans grand enthousiasme ni conviction - une boutique inintéressante de l'autre côté de la rue. Tout ce petit monde bien barré évolue au fil de 18 épisodes improbables et excessifs. Mais il y a bien pire...
Black books, série courte créée par Dylan Moran et Graham Linehan, finira de vous convaincre de l'inanité des meilleures pratiques commerciales et du bien fondé de posséder tout près de soi, des amis sincères et sans aucun amour propre. Juste un régal !
 
C pour l'exposition Ceramix, de Rodin à Schütte : les révolutions contemporaines d'un artisanat sous-estimé.


Entre Sèvres - Cité de la Céramique et le 12ème arrondissement de Paris - la Maison rouge et du 9 mars au 12 juin 2016 derniers, la céramique contemporaine s'est montrée sous de nombreuses facettes, pour certaines vraiment novatrices, dans une double exposition baptisée Ceramix, de Rodin à Schütte. Il faut dire que depuis la fin du 19ème siècle, tranquillement, cette pratique longtemps dévolue à la seule réalisation d'objets utilitaires comme de la vaisselle, étonne et connaît plusieurs révolutions : de la France à l'Amérique latine en passant par le Japon, la céramique se métamorphose. De nouveaux sujets apparaissent, le hasard devient une composante importante dans le processus de cuisson, des teintes inédites colorent des pièces qui s'agrandissent et se complexifient : sous l'impulsion d'artistes redoublant d'audace et d'inventivité, la céramique se hisse au rang d'Art contemporain. Un bel événement mis en œuvre sous le commissariat de Camille Morineau et Lucia Pesapane, et qui a déjà donné lieu à un premier texte tant le propos m'a plu, et c'est ici.

D pour le Détournement de contes : étude, analyse et critique d'un procédé littéraire au Centre de Promotion du Livre de Jeunesse à Montreuil, Seine-Saint-Denis.


Chaque année, je m'injecte une petite dose d'étude critique d'un genre littéraire destiné à la Jeunesse ou d'une situation de médiation culturelle en direction des jeunes publics, principalement. Toujours en fonction de ma propre actualité : projet d'intervention spécialisée, besoin d'un approfondissement ou d'une mise en perspective d'une expérience passée, projet de création personnel.
Cette année, j'assiste à deux journées consacrées à l'analyse des formes et des intentions du Conte, dans le cadre de formations dispensées par l'École du CPLJ-93. Ce genre prisé m'intéresse beaucoup car on le retrouve sous des formes (ou adaptations) très disparates en Littérature (album, roman, nouvelle) comme dans les Arts visuels (bande dessinée, cinéma, théâtre, danse, publicité).  Le détournement s'applique, lui, à prendre le conte par un bout particulier, du point de vue du texte ou de l'image originels, en admettant qu'une version de "départ" existe : changement de champ lexical ou de ton, focale sur un personnage secondaire, retournement de situation tel que le changement de la fin ou du début de l'histoire... Connaissez-vous Bou et les 3 zours ou Boucle d'or et les 7 ours nains, Le Chaperon rouge de ta couleur ou Rouge rouge Petit chaperon rouge ?

E pour le long métrage Eega (2012) : une mouche, star d'une fiction indienne signée S. S. Rajamouli et J.V.V. Sathyanarayana


Eega est un conte moderne à la sauce bollywood qui parle d'un amour compliqué et funeste : au début, ils sont deux hommes (Nani et Sudeep) à aimer la même jolie femme au grand cœur, mais un peu pimbêche (Bindhu/ Samantha Ruth Prabhu). Si le premier, pauvre et rêveur, est sincèrement amoureux et, n'osant pas déclarer sa flamme, ronge son frein tout en gardant espoir, l'autre, riche et libidineux, multiplie les stratagèmes grossiers pour vite gagner l'admiration de la belle indécise - et un peu manipulatrice - jusqu'à oser l'ultime action qui va sceller leur destin à tous les trois. Une mouche musclée apparaît dans le coin de l'écran soudain, et une vengeance lente, violente et extraordinaire s'installe, jusqu'au final époustouflant.
Pour vous éviter une tension générée par ce suspense insoutenable et ces cachotteries littéraires malvenues et surtout, pour voir de quoi il retourne, il est recommandé de se procurer sans plus tarder cette fiction vraiment originale. A ne pas mettre entre toutes les mains cependant, les scènes de violences bien qu'imaginaires sonnent très réalistes.

F pour le Festival Les éternels FMR : une librairie tient salon à la Halle Saint-Pierre, Paris 18ème.


Ce sont deux rendez-vous, un, à la fin de l'hiver et un, juste avant l'été,  organisés par la librairie parisienne Les FMR à la galerie de la Halle Saint-Pierre et qui valorisent la production d'une petite soixantaine de maisons d'édition indépendantes. Le festival Les éternels FMR est évènement à retenir pour celles et ceux qui aiment la découverte et la rencontre. Car, le festival aime faire découvrir la singularité, susciter les croisements de regards et la rencontre entre des sensibilités artistiques et littéraires : sur les étals, des albums-livres objets pour la Jeunesse, des contes-livres d'artistes, de la littérature illustrée, de la bande dessinée d'Art... Dans le hall ou dans l'amphithéâtre, une comédienne proposera volontiers à un danseur de l'accompagner dans une lecture à voix haute improvisée, de jeunes éditeurs lèveront le voile sur leur labeur quotidien, des auteurs-es émergeants-tes mettront à jour leur processus de création ou, des projets en cours (fanzines, revues...) exposeront leurs succès récents et leurs chantiers à venir.  
Deux quinzaines de jours par an dédiées à l'édition en mouvement à visiter, forcément.   

H pour le film d'animation Hana et Alice mènent l'enquête (2015) : une fiction mature au visuel hybride par Shunji Iwai


Dans ce long métrage animé, il y a un peu de fantastique, des relations compliquées avec des mères et des pères, un lycée où il court une légende effrayante qui parle d'un Judas mort, de sorcière et d'incantations magiques, des garçons et des filles crédules, Alice, la nouvelle de l'école et d'emblée, personnage très sympathique, une enquête, du suspense évidemment!, quelques bagarres, des promesses d'histoires d'amour, Hana, une fille revêche et rebelle qui sèche l'école et se cache derrière un rideau, un vieux  fonctionnaire sur une balançoire, et surtout, une belle amitié qui débute mal mais qui se termine bien. L'animation est ici assez singulière mais non dénuée  de charme ; c'est un mélange étonnant de stop motion, de dessin de story-board et d'animation en 2D dans des lieux, pour certains, traités dans un réalisme photographique ; l'image semble parfois inachevée.
En dehors de cette particularité visuelle qui lui donne une coloration à la fois datée et très contemporaine, Hana et Alice mènent l'enquête est un long métrage que le public adolescent devrait apprécier.

I comme Illustration - Narration à l'ESAA Duperré : un semestre penché sur un projet éditorial qui parle d'arbres et des lettres de l'alphabet.

 

Après deux années à penser à un projet d'abécédaire sur le souvenir de l'arbre  et à me former sur ce genre d'imagier qui me séduit, suivies d'une année à écrire des textes variés pour cet abécédaire, à étudier et à dessiner des arbres, j'ai eu envie de me concentrer sur certains points de ce projet de livre illustré : quel(s) rapports entretiennent mes images et mes textes ? Puis-je clarifier le style des images que je souhaite produire ?  Comment profiter de la première mouture du projet ? Et la suite, une fois le livre terminé ? Comment l'envisager d'un point de vue éditorial ?... 
Dans le cadre des CMA (Cours municipaux pour adultes) de la Ville de Paris, je m'inscris donc en mars pour cinq petits mois successifs dans l'atelier Illustration - Narration qui aura lieu dans l'une des prestigieuses écoles supérieures d'Arts appliqués publiques parisiennes, et ce, à raison d'une séance de quatre heures par semaine - c'est un rythme à suivre ! Après mes recherches personnelles, ce que je désire absolument : un tout nouvel éclairage sur ce projet de cœur et des conseils avisés et pertinents pour organiser sa présentation future à un éditeur.  
L'atelier tiendra ses promesses : soutien à l'élaboration du chemin de fer (= storyboard mais pour un album),  attention portée au choix d'une(des) police(s) appropriée(s), recherche de couvertures, étude des liens textes-images avec présentation d'une variété d'albums à l'appui, et aide à la préparation d'un book cohérent et valorisant. Le petit plus : des temps de mises en situation !


J comme Jeux au festival "Paris est ludique" : deux jours entiers pour s'affronter... gentiment.


Les 25 et 26 juin derniers s'est tenue la 6ème édition du festival de jeux de Paris, Paris est ludique. Plus d'une centaine de professionnels (producteurs et concepteurs) viennent promouvoir leurs célèbres créations et leurs dernières réalisations. Sur les pelouses de Reuilly, chaque marque dispose de sa propre tente et propose aux visiteurs excités et impatients d'expérimenter une multitude de jeux mis en libre service ; des animateurs-trices - plus ou moins pédagogues - sont là pour expliquer les règles de chaque jeu. En "gameuse" maniaque qui se respecte, je suis venue accompagnée avec la ferme intention de jouer uniquement avec ma chère moitié. Pourtant, dans cette ambiance bon enfant qui donne envie de tout essayer, j'accepte volontiers de tester de tout nouveaux jeux avec des inconnus, le temps d'une ou de plusieurs parties. Je découvre par exemple le Mölkky, variante finlandaise de la pétanque, en un poil plus retorse.
Sortie de ce festival à l'heure de la fermeture avec un sac rempli de nouveautés, je me dis en moi-même : "Le jeu est un virus !" Pour ne pas manquer les prochains événements ludiques, suivez le festival.

L pour La tortue rouge (2016) : une "robinsonnade sans paroles" franco-belgo-japonaise de Michael Dudok de Wit


La tortue rouge conte l'histoire à la fois simple et merveilleuse, parfois dangereuse et éprouvante, d'un homme ordinaire. Un homme ordinaire plongé dans la tourmente de l'océan et rejeté sur une île, perdue dans un immense quelque part, verdoyant mais désert, excepté quelques crabes entêtés. Il est seul et seul, ce Robinson moderne va chercher à survivre puis, à quitter ce lieu sans espoir, à bord d'un radeau monté à la sueur de son front. Mais quelqu'un ou quelque chose l'empêche de partir - et violemment ! - l'obligeant à recommencer son labeur encore et encore : une tortue rouge géante. Jusqu'au jour où il prend le dessus et se débarrasse de celle qui rend toute fuite impossible. Peut-être serait-il parti s'il n'avait pas vu, sortant de l'eau, cette femme à la chevelure rouge qui d'emblée s'intéresse à lui.
La musique a remplacé la nécessité impérieuse de la parole ; l'animation très sobre tant au niveau des teintes choisies qu'au niveau du chara design confère à ce long métrage ambitieux des aspects de rêveries éveillées et laisse aux protagonistes toute la place pour évoluer et vivre devant les yeux charmés des spectateurs.  S'agit-il ici du rêve d'un homme presque mort ou celui d'une femme née d'une tortue ?...
 
M pour Mauvaises graines II à la Topographie de l'Art : des tréfonds de l'âme et du dessin jaillissent des roses aux épines ensanglantées.


Les Mauvaises graines s'appellent Omar Ba, Stéphane Blanquet, Céline Guichard, Hélène Muheim, Stéphane Pencréac'h, Chloé Poizat, Cendrine Rovini, Emili Theander, José Maria Gonzalez... La galerie d'Art contemporain La Topographie de l'Art réunit dans ce nouvel opus, des artistes qui entretiennent des rapports particuliers avec le dessin, le support, le corps et la narration. Sur les murs de la galerie, se rencontrent alors des portraits sérigraphiés inquiétants, inspirés par des figures de la mythologie, des plantes gigantesques dessinées à l'ombre à paupières, des récits graphiques mystérieux au lavis, les métamorphoses chargées de sensualité et de cruauté d'une femme-enfant déposées à la surface d'un papier couleur chair, des suites de personnages monstrueux tracés à l'encre ou au crayon - hermaphrodites, fillettes plantureuses ou femmes puissamment membrées - saisis dans une intimité dérangeante... À la faveur de cette exposition, le dessin montre la complexité de son langage et l'étendue de ses possibilités à exprimer l'impermanence, les obsessions, la sexualité et la rêverie. Changeant, il est tout à la fois vecteur de violence, d'angoisse et d'érotisme. À suivre...

P pour le festival  Pulp  : la bande dessinée à la croisée des Arts ou la "BD et ses doubles" à la Ferme du Buisson à Noisiel, Seine et Marne.


Pulp est un festival consacré à la "BD et ses doubles", à savoir, toutes les disciplines et média qui la mettent en scène, l'enrichissent, permettent son analyse critique, ou la présentent différemment au public. A savoir, d'un côté le film d'animation (en séries TV, court et long métrages), la musique, la performance graphique et de l'autre, les conférences, les rencontres dédicaces, les expositions (installations, interactives ou plus classiques). Loin du mastodontesque festival BD d'Angoulême, Pulp est un petit festival où il règne une ambiance tranquille et posée pendant quatre jours. Quatre jours pour découvrir notamment cette année :
- les premières images de Lastman, série animée française très très attendue - adaptée de la BD éponyme - mélange hyper-vitaminé de Cobra et de Nikki Larson, relevé d'une touche de paranormal ;
- l'installation S.E.N.S. de Marc-Antoine Mathieu. Une occasion inédite offerte aux visiteurs de pénétrer physiquement dans son univers graphique aux frontières temporelles et spatiales incertaines ;
- Jean-François Laguionie est venu révéler quelques secrets de fabrication de son dernier long métrage Louise en Hiver, une sorte de méditation poétique et intimiste sur le temps et la mémoire.
- Et, Stéphane Blanquet a proposé sa Colonne d'appendices, visite d'un monde délirant fait d'alcôves peuplées de créatures et de petits cauchemars en papier et en volume.

R pour la Reprise du festival du film d'animation d'Annecy 2016 : parmi des courts métrages décalés et de fort partis pris artistiques, la beauté du ton juste et de l'animation délicate "old school".


Le festival d'Annecy remonte une fois par an jusqu'à la capitale pour montrer ses plus belles pépites, courts primés (films de fin d'étude, de commande, de création) et longs métrages en avant-première. La Reprise du festival a lieu au Forum des Images durant deux jours au mois de juin ; elle propose quatre séances de projections de courts et de très courts métrages retenus selon différents critères, parmi eux,  l'originalité du sujet ou la singularité du propos, l'inventivité de la réalisation, la musique, la qualité de l'animation au niveau technique. Cette année, le jury a souhaité mettre en avant des identités très fortes soutenues par des partis pris et des choix d'animation très décalés, parfois en "marge", un moyen de prouver toute la vitalité de cet art protéiforme. A voir, par exemple : Moms on fire (2016) de Joanna Rytel, Vaysha l'aveugle (2016) de Theodore Ushev ou Decorado (2016) de Alberto Vazquez. Je reste pour ma part fascinée par la poésie, la tendresse, les histoires simples - mais profondes - et l'animation fluide, soignée et plus "traditionnelle". Aussi, je suis emballée par Une tête disparaît de Franck Dion et par Ma vie de Courgette de Claude Barras.
Une tête disparaît (2016), métaphore de la maladie d'Alzheimer, met en scène Jacqueline, une vieille dame qui prend le train pour son anniversaire, avec sa tête sous le bras. Tout irait très bien si une abominable femme au visage de pigeon n'avait de cesse de la suivre et de surveiller ses moindres gestes. Une création toute en justesse pour un sujet trop actuel. Ma vie de Courgette (2016), tiré du roman Autobiographie d'une courgette de Gilles Paris et sur un scénario de Céline Sciamma, raconte l'histoire - toute en pâte à modeler animée - de Courgette, un petit garçon contraint d'aller vivre dans un foyer pour enfants après la mort accidentelle de sa mère. Une merveille d'animation et de fiction complètement made in France et qui prend les enfants au sérieux... Sortie prévue en octobre.

S pour Séries Mania - Saison 7 au Forum des Images, Forum des Halles : le rendez-vous incontournable des fans-dingos-mordus de fictions télévisées sérielles


Toujours beaucoup, beaucoup de choses à voir dans ce festival - gratuit! - qui présente en avril, des suites de séries et des productions internationales en avant-première dans tous les genres connus, de la comédie à la SF en passant par le polar, le drame, l'horreur et le thriller. Et aussi beaucoup de personnalités (comédiens, producteurs, critiques d'art, scénaristes) avec lesquelles échanger, partager et analyser l’engouement "planétaire" pour les séries. Chaque saison de Séries Mania a son lot de petits bijoux et de grands favoris. Pour permettre à un public toujours plus nombreux, jeune et moins jeune, de profiter de ces projections, la principale règle du festival : quinze entrées maximum par personne. Autant dire que le choix est très difficile ; certaines séries ne sont pas assurées d'être diffusées par la suite, il faut avoir du flair. Un grand coup de cœur personnel cette année pour les séries Sam, Capital et Crashing, un sourire entendu pour Angie Tribeca, Baskets et The family Law, et un "je demande à en voir plus, s'il vous plaît" pour The five, Cleverman et Ennemi public. Et c'est bien là l'autre souci du festival, on veut en voir plus, il n'y en a jamais assez ! 

T pour le drame indien The Lunchbox (2013) : un heureux fruit du hasard parfumé et épicé, conté par Ritesh Batra


Tout commence avec un repas livré (= lunchbox) à la mauvaise adresse professionnelle. De Ila, épouse et mère au foyer, à M. Fernandez, comptable quadragénaire taciturne, bientôt à la retraite. Ila n'est pas heureuse dans son couple, elle s'occupe essentiellement de la maison et de sa fille. Son mari toujours très occupé la délaisse. Pour reconquérir son cœur, avec les conseils avisés d'Antie, une sorte de voix off chaleureuse et drôle, elle prépare de savoureux repas, de savoureux repas amoureusement mitonnés, qui surprennent le trop blasé M. Fernandez. Au fil d'une correspondance qui se crée secrètement entre eux grâce à la lunchbox, la possibilité d'une seconde vie amoureuse après la mort, le deuil et la frustration les effleure.
Sobriété des décors, personnages principaux attachants car vrais, narration sans heurts, qui laisse à chaque moment le temps de délivrer sa saveur, piquante ou douce, regards attentifs posés par le réalisateur sur chaque geste, regard, action et instant de solitude de ces deux êtres, enfermés dans leur quotidien et leur situation sociale. The lunchbox ? Une histoire d'apparence simple... qui se lit comme se déguste un millefeuille, avec délice et précaution.

Et c'est tout pour l'instant.

© ema dée

dimanche 24 juillet 2016

Réflexion reptilienne


Parfois,
Le boa constrictor retient sa vieille mue.
Pendant un temps,
Il s'y terre ; il réfléchit.
Il se dit : "À quoi bon perdre l'une pour l'autre
si l'une et l'autre sont identiques ? "
Mais l'instinct de survie précipite sa décision.
Mais cette vulnérabilité momentanée gâche cet élan 
de sagesse.
Divisé, indécis, inconfortable,
à chaque fois,
Il jette sa vieille mue familière loin de lui
et de guerre lasse, revêt une autre peau
en tout point pareille à sa vieille mue familière.

C'est inexorable.

© ema dée

samedi 23 juillet 2016

La saison de la Bête


Fais taire ces chiens qui grognent

L'affreuse Bête aux milliers de bras avance
exposée dans un délire de flashs glacés
pose ses mille genoux jamais rassasiés
Le cher pays n'est pas si doux
Les paupières des petites morts sont cousues
Les lèvres des petites morts sont scellées
Leurs mains et leurs pieds sont restés verts
Pas de cérémonie supplémentaire
Le temps du recueillement n'est plus
Le temps des lamentations s'étire
en vain

Fais taire ces chiens qui aboient

L'inextinguible Bête aux yeux ivres ramasse ses proies aveugles
Des têtes noires hypnotisées
psalmodient leurs vœux les plus chers
devenir des hommes rencontrer les dieux
Leurs traits juvéniles sont gravés dans le marbre mortuaire
Leurs doigts laborieux sont liés entre eux
Leurs orteils savants ont perdu leur liberté
Leurs corps flous n'existent déjà plus
c'est le prix pour devenir des hommes rencontrer les dieux

Fais taire ces chiens qui hurlent 

L'épouvantable Bête à la gueule rageuse et hautaine gagne du terrain
Les aiguilles huileuses égrainent le peu de temps qu'il reste
avant la dévoration des anges
L'amphithéâtre rouge se noie
La musique joue faux
Dans l'obscurité du rideau de flanelle des doigts bien peignés
font des comptes ronds
Le trésor du sang
La cantatrice cherche dans les replis de sa robe noire
une corde vocale appropriée
Les petites morts bien sages reposent dans des cercueils sans nom
Les cours de récréation seront silencieuses
Les anniversaires manqueront à l'appel de la cloche
Le jardin aux délices est muré
L'étendard à la poitrine découverte brûle 

Fais taire les chiens, Monsieur, fais taire les chiens !

© ema dée

mercredi 13 juillet 2016

Des objets d'Art en céramique font leur show à la Maison rouge

"Dans un rêve matinal, un éléphant gigantesque, mauve, en porcelaine fendillée, attendait sur mon paillasson que je le fasse entrer, il bougea, maladroitement, quand j'ouvris la porte, comme s'il cachait à l'intérieur quelqu'un qui le manœuvrait. Un tigre albinos, géant, aux pattes monstrueuses, cherchait à se sauver par la fenêtre ouverte de mon salon de thé. Il n'y parvenait pas à cause de la trop grande rigidité de son immense corps. Un hippopotame rose, énorme, à la peau craquelée, dormait dans mon dressing ; lentement, il tourna vers moi sa tête en argile teinte, boursouflée et aux yeux mi-clos, c'est là que je le reconnus...  ce besoin sensuel d'objets particuliers..."

*

 
© Piet Stockmans, This is The wind par Ema Dée

Il souffle dès mon entrée dans la pièce aux murs immaculés une brise particulière. Ni chaude, ni froide, ni transparente. Elle est d'un blanc de porcelaine tirant par endroits sur le bleu.  Sur plusieurs mètres, un vent bleu et blanc, doux, figuré par l'installation This is the wind de l'artiste Piet Stockmans m'accueille et me suit. Je me rappelle alors cet été à la mer. Des cerfs-volants, fous, s'agitent au-dessus d'une mer aux reflets d'or et étrangement tranquille, les pans d'une chemisette à fines rayures jaune sable claquent sur un bermuda en lin beige clair trop grand, les plis d'une jupe longue et fleurie se love autour des jambes d'une dame seule, en promenade le long de la plage niçoise bondée. Ici, se multiplient les petites et grandes maisons de parasols aux couleurs chatoyantes derrière lesquelles se dissimule à peine la petite existence morne et molle des estivants. Je me souviens de l'hiver à Chamonix. Il fait chaud sous la couette à 8 heures. Dans le chalet en bois, ça sent le beurre chaud, le lait bouilli et la confiture trop sucrée. Dehors, il fait froid mais le soleil brille d'une lumière qui se noie dans l'immensité bleutée d'un ciel de montagne. La neige est d'un blanc aveuglant, vierge de toute empreinte de pas. Les branches des marronniers - faussement pudiques - ont revêtu leur habit de glace. Bientôt les joies bruyantes du ski alpin. Un vent taquin pousse du doigt le cime des arbres et jette dans l'horizon azur des grains blancs d'allégresse.

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© Catherine Lee, Little wishes  par Ema Dée

Une femme exprima 18 fois le même vœu : pouvoir désirer encore et mettre au monde, encore. Si on la regardait au lever du jour, elle était ainsi, à l'heure du déjeuner, elle se montrait comme cela, et à la tombée de la nuit, elle était tout autre. Aussi, chacun de ses 18 vœux ressemblait à son voisin mais s'en distinguait un peu tout de même ; par exemple, il y avait des expressions plus froides, d'autres plus passionnées, d'autres plus tendres encore... Une mère eut 18 rejetons. Tous pareils, petits, sages et bien éduqués, tous réussis, mais dissemblables pourtant. Car, certains accouchements furent plus éprouvants que d'autres. Quelques-uns se déroulèrent dans la douceur...  Une magicienne du feu ressentit le besoin de dire au monde ce qu'elle pensait de lui. Parce que la chose était difficile, pénible ou longue à venir ou que ce qu'elle avait à dire était d'une composition si complexe qu'elle eut besoin de recommencer 18 fois, au moins. Parfois, à cause de la marche consternante du monde,  elle suffoquait de rage, elle pouvait entrer dans de terribles colères qui fendaient sa vaisselle japonaise et lézardaient la pierre des murs ; elle produisait alors un vœu d'une terre sombre.

 

A d'autres moments, elle éprouvait tant de ressentiments comme de la haine!  Dans ces moments-là, elle sortait de son four un vœu de terre rouge sang. La terre en prise à des mouvements d'humeurs contraires subissait des chocs soudains, passant de la fureur incandescente à l'indifférence glacée, et se montrait sous des teintes changeantes.  Connaissait-elle des jours tranquilles parfois ? Oui, et dans ces instants-ci, précieux et rares, elle offrait au monde un morceau de son cœur, en raku le plus rose, celui qui grandit dans la patience, la lenteur et une chaleureuse atmosphère... Une artiste, Catherine Lee, soupira 18 fois devant la grâce de ses Little wishes. 

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 © Kathy Butterfly, Splash par Ema Dée

Dans le petit salon de thé de Kathy Butterfly, les pièces biscornues ont des murs bleus et mous. On peut prendre place sur des canapés orange et ronds dont le cuir dodu dégouline sur le parquet en faïence multicolore. Donc, il convient d'y entrer habillé simplement et de s'accrocher où l'on peut pour garder contenance.  Il y a heureusement des chaises à l'air plus solide. Elles sont de couleur rose et leur assise en tissu décoré de mignonnes arabesques turquoises est large, mais elles sont si petites, elles ont des pieds de porcelaine bas et courts. Elles ne sont pas bien hautes, ces chaises, elles sont en fait minuscules. Il faut, par conséquent, se plier en deux pour prendre place aisément. Installé là du mieux possible, on se sert du thé parfumé au pain d'épices en tenant sa Splash avec deux doigts - ici, cela suffit amplement - et on s'empiffre de gâteaux fourrés à la crème de rose, de citron ou de pistache avec des gestes lents et mesurés. Après l'orgie irrésistible et la goinfrerie coupable, s'évanouir d'aise en poussant des soupirs ravis est de mise. Et les yeux poilus et autoritaires de la maîtresse de maison découragent tout velléité d'emprunt momentané ou de vol prolongé dans le vaisselier blanc laqué.

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© Bita Fayyazi, Cockroaches par Ema Dée
 
Bien qu'il s'agisse d'une installation, où le loufoque le dispute à la démesure, je frissonne de dégoût. Je ne parviens pas à donner une image nette de ce que j'ai en face de moi. Une vision épouvantable : des centaines de blattes grandes comme ma main qui jaillissent d'une caisse en bois ; certaines grimpent le long des murs, d'autres se montent les unes sur les autres, formant un tas sombre et luisant, hérissé de pattes et d'antennes, d'autres encore se dirigent presque vers moi. En pleine projection, j'imagine qu'au début, il ne devait y avoir que quelques spécimens et avec la durée du voyage dans ce cargo, est venue la multitude... Une vision épouvantable bien inoffensive car ici rien ne bouge. Encore heureux !
Médusée, scotchée, partagée entre l'horripilation et le rire hystérique, j'écris : "une scène cauchemardesque se déployait devant moi sans se préoccuper de moi. Les insectes les plus répugnants que la terre ait pu porter me furent livrés par accident". Excusez ma confusion, excusez par avance mon manque de professionnalisme, mes clichés sont horriblement flous. C'est que je déteste, non j'abhorre, mieux j'exècre les cancrelats. Pas vous ?


Alors que je mets entre moi et ces monstruosités, pardon, entre ces affreusetés et moi, une barrière dérisoire, mon carnet de notes au format A5 et mon stylo à bille qui fuit, je réalise l'absurdité de mes premiers émois. C'est que j'ai connu personnellement ce grouillement infâme, je l'ai connu et je m'en souviens parfaitement. Je me demande si Bita Fayyazi a habité comme moi un appartement HLM au 10ème étage, pourvu d'une cuisine, elle-même pourvue de choses fort utiles et d'un vide-ordures, c'est-à-dire une colonne nauséabonde le long de laquelle se hissaient chaque nuit des colonies de Cockroaches affamées. Puis, elles devaient danser de joie sur l'évier, dans les assiettes, derrière le frigidaire, dans le fond des placards. Je me demande si c'est pour mieux dompter sa frayeur enfantine qu'elle a conçu à l'âge adulte, ces choses dont la carapace - affublée de membres en fil métallique - a été modelée dans la porcelaine. Je me demande si dans l'atelier mémoriel de Bita, il vit, croît et se reproduit des espèces transformées, assez grandes et suffisamment nombreuses pour la submerger. Tout cela n'est que mise en scène, invention et fantasmagorie, alors pourquoi mon objectif en tremble encore ?...

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Mon intérêt pour l'objet (d'art, usuel, de collection) me pousse à faire des découvertes improbables, bizarres, loufoques ou étonnantes, j'adore, j'adore, j'adore ! Ainsi les céramiques à l'honneur dans une double exposition qui s'est tenue de mars à juin 2016, entre Sèvres et le 12ème arrondissement de Paris : Ceramix, de Rodin à Schütte.

Je visite celle de la Maison rouge in extremis sur les conseils d'une amie. "Tu vas être bluffée" me dit-elle. J'en doute, mais j'aime les surprises, j'y cours. J'en doute, oui, car j'ai longtemps considéré comme un peu moches les objets en céramique, j'ose l'avouer.  Je suis pourtant admirative des services à thé japonais dont je reconnais la délicatesse et le charme. Je sais pourtant qu'il existe des artistes céramistes contemporains reconnus qui proposent des œuvres dont certaines sont simplement stupéfiantes ; des revues d'Art populaire comme Hey !  se font les médiatrices de cette nouvelle tendance. Citons, par exemple : Michel Gouéry, ShirrStone Shelter, Kirsten Single, Katsuyo Aoki, Claire Partington ou Jessica Stoller. 

L'exposition a balayé mes tout premiers apriori. Chronologique, géographique et didactique, elle présente les métamorphoses d'un artisanat qui s'est hissé progressivement au rang de véritable discipline artistique depuis la fin du 19ème siècle, grâce à l'inventivité, l'audace et la dextérité de créateurs originaires d'Europe et d'ailleurs, en tout premier lieu, les avant-gardes françaises et italiennes. Fascinée par les pièces que je découvre de salle en salle,  je ramène de cette balade ces quelques images, impressions et mini-récits très personnels.

© Ema Dée

lundi 11 juillet 2016

Lectures intérieures


Se plonger dans la lecture de son livre personnel,
consulter sa table des matières,
parcourir ses chapitres essentiels,
de temps en temps,
quand la route se brouille, quand la direction est confuse,
quand on se sent perdue ou ballotée,
comme une coquille de noix sur un océan mouvementé
sans horizon,
arracher peut-être une ou deux pages,
ou sauter des lignes, 
ou réinventer son épilogue.
En tout cas, à l'intersection d'une page avec une autre page, 
au détour d'un paragraphe, d'une phrase, d'un mot,
retrouver le fil de son récit 
intérieur.

Un joli portrait extrait du projet éphémère Le Horlart à 1,99

© ema dée

mardi 7 juin 2016

La demoiselle incertaine ou De la difficulté de choisir son chemin


Il était une fois une fillette - enfin, une fillette, plutôt une jeune fille, tendre et naïve, aux traits et à l'allure générale d'apparence enfantine, mais mûre tout de même sur certaines questions  -  donc, il était une fois une demoiselle - appelons la ainsi pour être plus juste, à  qui il fut confiée la terrible et épineuse tâche de déterminer ce qu'elle souhaitait devenir plus tard, c'est-à dire-à l'âge beaucoup moins naïf où on ne fait plus de rêve du tout, paraît-il. Et ce, le jour de ses 16 ans. Le temps s'arrêta au-dessus du gâteau traditionnel d'anniversaire. La fête se déroulait en petit comité. On avait acheté des fleurs, posé des guirlandes lumineuses sur les murs, on avait sorti le service de table approprié et mis d'élégants habits.

La demoiselle en resta bouche bée alors que l'atmosphère du salon parental se chargeait des effluves tournoyantes des bougies tout juste éteintes au-dessus d'un fraisier caramel citron menthe, la spécialité de la famille. Bouche bée, oui, face à la question qui lui tomba dessus comme la Justice divine : "Et, maintenant tu vas faire quoi ?" lancée par ses parents d'une seule voix et d'un commun accord apparemment non prémédité. La demoiselle avait bien deux ou trois idées soufflées par quelques fréquentations bohèmes, coquines, roublardes ou industrieuses qu'elle aurait volontiers partager avec Mère et Père si elle n'avait pas senti peser sur ses épaules rondelettes et sur sa nuque duveteuse, le regard tout à coup particulièrement attentif et la respiration sifflante de ses géniteurs. Valait-elle l'investissement fourni ? Pour éviter la précipitation qui donne toujours des idées incomplètes et peu fiables, la demoiselle haussa simplement les épaules. Chacun engloutit sa part de gâteau dans un silence étouffé et gourmand.

On se leva de sa chaise, on débarrassa la table, on s'embrassa sur la joue en se tenant les épaules avec tendresse et on se souhaita la bonne nuit qui apporte de bons conseils, c'était le dicton favori de la famille.


Allongée sur son lit, la demoiselle se mit à réfléchir mais pas assez fort car elle s'endormit rapidement tout habillée. Elle fit un rêve singulier : elle marchait sur une route inconnue, bordée d'arbres tordus comme des baobabs, avec rien autour. Dans sa main, elle vit un morceau de papier cadeau ; au verso, il y avait inscrit un texte dont les lettres diminuaient à mesure qu'elle cherchait à déchiffrer ce qui lui semblait être une prévision. Elle mit les lunettes qu'elle trouva dans sa poche comme par magie et considéra de nouveau le texte. Quelle horreur ! Toutes les lettres étaient comme vivantes, elles se déplaçaient en tous sens sur le morceau de papier à la manière de tout petits insectes et formaient  parfois des mots incongrus tels que MESESPOIR, ALEMARACRME, ce qui ne voulait absolument rien dire. Elle jeta le papier, les lettres se mirent à crier, elle se sauva.

Mais pas bien loin.

La demoiselle arrivait en effet à la fin de la route bordée de baobabs. Là où il y aurait dû y avoir, par exemple, un beau paysage bucolique où se promener et rencontrer des bêtes féroces et séduisantes, ou au moins, la suite de la route bordée de jolis baobabs qui la mènerait plus profondément dans son rêve, il y avait un mur, très haut et très long, démesuré et infranchissable. La demoiselle fit ce qu'elle faisait d'ordinaire devant un problème insoluble, elle s'assit par terre en tailleur et attendit tranquillement que les choses changent d'elles-mêmes. Elle vit alors à ses pieds quatre fleurs curieusement assemblées et qu'elle n'avait pas remarquées avant, comme si elles avaient jailli d'un seul coup. Elle voulut les cueillir mais se retint car elles se mirent à lui parler :
  
-Il faut tirer le diable par la queue, commanda le gardénia.
-Si j'étais toi, je prendrais la clé des champs, souffla le coquelicot en défroissant ses pétales avec préciosité.
-Mais, laisse-toi vivre un peu, quel mal peux-tu te faire ? Tu as bien le temps de devenir triste et sérieuse, l'exhorta la tulipe.
-Un voyage, ça te dit, mignonne ? C'est la princesse qui régale, proposa avec malice la pâquerette, du rose lui couvrait les pétales par endroits.


La demoiselle qui détestait qu'on lui donne des ordres dans la vie quotidienne comme dans ses rêves, ou qu'on l'influence de quelque manière que ce soit, écrasa le coquelicot du pied, arracha les feuilles du gardénia et secoua violemment la tulipe sur sa tige. Mais elle cueillit avec délicatesse la pâquerette qu'elle installa dans la poche de sa veste d'anniversaire. Dans le mur, se dessinèrent alors au crayon les contours de quatre portes. La demoiselle qui n'aimait pas se poser des questions qui donnent des migraines de trois jours et une humeur de chien décida de les ouvrir toutes, l'une après l'autre, et de décider après ce qu'elle avait bien envie de faire avec toutes ces nouvelles possibilités. La première porte donnait sur un paysage de montagnes aux pics surélevés nimbés d'une lumière mauve. Derrière la seconde, s'étendait une vaste plaine silencieuse d'un vert acide. La troisième porte s'ouvrait sur un bord de mer blond et bleu azur, désert, changeant et rocailleux. Enfin, la quatrième donnait sur  une chaise et une table...

Une chaise et ... une table ?

La surprise la réveilla tout à fait.


© ema dée